Éloge du suffisant

Pourquoi il faut arrêter de vouloir travailler toujours plus

Introduction

La productivité humaine a explosé au cours des trois derniers siècles.
Des machines nous aident partout, produire, se déplacer, cultiver, construire. En France, la productivité a même été multipliée par plusieurs dizaines en deux siècles.

Donc une question se pose, assez gênante d’ailleurs : pourquoi chercher à devenir “encore plus productif” individuellement, alors qu’on pourrait déjà profiter des gains de productivité accumulés collectivement pour travailler moins ?

Pourquoi on ne travaille pas moins malgré le progrès

Si presque personne ne “récupère” ces gains de productivité sous forme de temps libre, c’est souvent pour une raison simple : au lieu de travailler moins, on a choisi de consommer plus.

Un steak frites de temps en temps, très bien.
Mais est-ce qu’il faut manger des fraises en hiver, partir chaque année à l’autre bout du monde, ou viser une maison plus grande que nécessaire “au cas où” ?

Consommer plus implique mécaniquement de dépenser plus, donc de travailler plus.
Un achat n’est pas seulement un prix, c’est aussi du temps de vie converti en argent.

Avant une dépense importante, une question utile : quel volume de travail cette dépense vous “oblige” à fournir, et est-ce que l’échange vaut vraiment le coup ?

Faire le tri entre besoins réels et injonctions

Le problème, c’est que la société vous pousse en permanence vers le “toujours plus”.
Publicité, comparaison sociale, statut, carrière, tout vous entraîne dans la même direction, sans que vous ayez le temps de vérifier si c’est vraiment aligné avec vos besoins.

Une fois les besoins de base couverts, beaucoup de choses essentielles ne s’achètent pas : le sentiment d’appartenance, les relations, la qualité de vie, l’accomplissement, la santé, le temps.
Et le piège ultime, c’est de travailler tellement pour financer plus de consommation… qu’on n’a plus le temps de profiter des choses qui rendent réellement heureux.

Réconcilier vos objectifs avec ceux de votre entreprise

Votre objectif peut être de travailler moins.
L’objectif d’une entreprise, par définition, est plutôt de maximiser sa performance, donc de demander plus d’output, souvent plus d’heures, parfois plus de disponibilité mentale.

Dans ce contexte, améliorer ses méthodes aide, mais ce n’est pas l’unique levier. La première étape, pour celles et ceux qui le peuvent, consiste à clarifier ce qui est “suffisant”.

Quel salaire vous suffit pour vivre bien ? Pas “le maximum possible”, mais “suffisant” pour être serein.
La réponse varie selon chacun, mais le simple fait de poser la question change votre rapport aux arbitrages.

Cette logique prolonge naturellement la question posée dans À quoi sert vraiment la productivité : gagner en productivité ne doit pas vous faire travailler plus, mais libérer du temps pour ce qui compte.

Trois pistes concrètes pour travailler moins (quand c’est possible)

1) Temps partiel choisi

Passer à 4 jours par semaine (ou un autre format) peut être un arbitrage très rationnel si votre niveau de “suffisant” est déjà atteint.

Bonus souvent sous-estimé : une journée de temps libre peut réduire certaines dépenses (faire soi-même, cuisiner, organiser, réparer), ce qui renforce l’effet “suffisant”.

2) Choisir une trajectoire de carrière consciente

Monter les échelons peut apporter plus d’argent et parfois plus d’intérêt, mais aussi plus de pression, plus de charge mentale, plus d’horaires.

L’enjeu n’est pas de refuser par principe, mais de décider en conscience : est-ce que vous acceptez les contreparties, ou est-ce que votre “suffisant” est déjà atteint ?

3) Pour les indépendants, limiter volontairement

Si vous êtes freelance, en profession libérale, ou chef d’entreprise, vous pouvez parfois fixer un plafond de charge, puis refuser le surplus.

C’est l’inverse du réflexe habituel, mais c’est cohérent avec l’idée centrale : convertir une partie des gains en temps libre plutôt qu’en croissance infinie.

Conclusion

La société fait l’éloge du “toujours plus”.
Vous pouvez faire l’éloge du suffisant.

Et si vous voulez quand même progresser en productivité, faites-le comme un levier au service d’un objectif plus grand, pas comme une course. C’est aussi ce que montre Le paradoxe du progrès : les outils et le progrès ne vous libèrent pas automatiquement, tout dépend de la façon dont vous les utilisez, et de ce que vous choisissez de viser.