Le paradoxe du progrès

Pourquoi les gains de productivité ne se traduisent pas par moins de travail

Introduction

Vous entendez sans doute souvent autour de vous des phrases comme “je suis débordé”, “je n’ai pas le temps”, “je suis sous l’eau”.
Et ce n’est pas qu’une impression. Les statistiques montrent qu’en effet, nous travaillons de plus en plus, en particulier dans les métiers de bureau.

En France par exemple, la durée hebdomadaire de travail des cadres est passée de 42,6 à 44,1 heures entre 2003 et 2011. Presque deux heures de plus par semaine en moins de dix ans.

Travailler plus à l’ère des machines

Le plus surprenant, c’est que cette augmentation du temps de travail intervient alors que cela fait plusieurs siècles que nous inventons des machines censées nous faire gagner du temps.

Tracteurs pour cultiver la terre, voitures pour se déplacer, machines industrielles, robots, ordinateurs.
Avant, tout devait être fait à la main. Aujourd’hui, une grande partie du travail physique est prise en charge par des outils et des technologies.

L’économiste John Maynard Keynes prédisait même, il y a près de cent ans, qu’avec les gains de productivité, nous ne travaillerions plus que quinze heures par semaine au XXIᵉ siècle.

En théorie, c’est parfaitement logique.

Quand la productivité réduit réellement le travail

Prenons un exemple concret, celui de l’habillement.
Aujourd’hui, un t-shirt coûte souvent moins de dix euros, soit l’équivalent d’une grosse heure de travail au SMIC.

Au Moyen Âge, produire un seul vêtement demandait des semaines de travail, entre le filage et le tissage de la laine.
Pour un même résultat, on est donc passé de plusieurs semaines à une seule heure de travail.

Ce phénomène est particulièrement visible dans les métiers industriels.
Au XIXᵉ siècle, un ouvrier travaillait fréquemment plus de cent heures par semaine. Aujourd’hui, la durée légale tourne autour de trente-cinq heures. Les machines, combinées aux luttes sociales, ont bien permis une réduction massive du temps de travail.

Pourquoi les travailleurs de bureau travaillent plus

Le paradoxe apparaît surtout dans les métiers de bureau.

Alors que la productivité a réduit le temps de travail dans les usines, elle n’a pas produit le même effet dans les bureaux. Au contraire, les horaires y ont augmenté.

Il y a trente ans, le travail de bureau reposait principalement sur du papier et un stylo.
Puis sont arrivés les ordinateurs, censés accélérer la communication et le traitement de l’information.

En pratique, ces outils ont souvent créé de nouvelles inefficacités.
On ne travaille pas nécessairement plus, mais on passe beaucoup plus de temps au travail, à jongler entre tâches, messages, emails et interruptions.

L’économiste Robert Solow a résumé ce phénomène par une formule restée célèbre :
“On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité.”

Le vrai problème n’est pas la technologie

Le problème n’est pas tant l’existence des outils numériques que la manière dont ils sont utilisés.

Passer en permanence d’une tâche à l’autre, être interrompu par des notifications, répondre à des emails en continu ou naviguer sans intention claire transforme ces outils en sources de perte de temps et de fatigue mentale.

Dans ce contexte, chercher à “être plus productif” ne doit surtout pas signifier travailler plus.
L’enjeu est exactement inverse.

Comme expliqué dans à quoi sert la productivité, le but n’est pas d’augmenter la quantité de travail, mais de libérer du temps et de l’énergie pour ce qui compte réellement.

Reprendre le contrôle plutôt que subir

Les nouvelles technologies devraient nous libérer du travail répétitif et peu intéressant.
Or, dans les faits, nous sommes souvent devenus dépendants de ces outils au point de les subir.

L’objectif de cette approche de la productivité n’est donc pas d’ajouter toujours plus d’outils numériques, mais d’apprendre à mieux les maîtriser, à s’en détacher quand c’est nécessaire, et à les utiliser au service de l’organisation, de la concentration et de la créativité.

Le progrès technique ne doit pas nous enfermer dans plus de travail, mais nous permettre de reprendre la main sur notre temps.